13-02-2017
dans Exprime

Ma mère n’est pas juste ma mère



« Les mères n’ont pas de rang, pas de place. Elles naissent en même temps que leurs enfants. » Phrase tirée du roman de Christian Bobin, Le Très-Bas (1992).

 

J’avais peut-être 15 ou 17 ans. Ou quelque part entre les deux – je sais, il y a un immense écart pour cette saison de la vie –, mais bon, je ne suis plus certaine de l’âge que j’avais. Cette fois, en un court instant, mon cerveau de jeune fille a assimilé, de façon instantanée, cette réalité.

 

Ma mère n’est pas juste ma mère.

 

Avec cette illumination, je vivais une étape normale de mon évolution, au même titre que la perte de mes dents de lait ou le début de mes règles. C’était soudain, inévitable et définitif.

 

Ma mère existait avant moi.

 

Elle était là, assise à mes côtés à jaser au téléphone avec sa sœur. Elles se remémoraient une soirée lointaine. J’attendais impatiemment qu’elle termine son appel, car j’avais quelque chose de très important à lui demander. À force de l’écouter, j’en suis venue à oublier la raison pour laquelle je soupirais trop pour son attention et j’ai vécu cette révolution psychique comme une grande révélation.

Tout à coup, mon être entier a réalisé que ma mère avait eu une vie avant moi et qu’elle avait une vie en dehors de moi. Bien sûr, j’ai toujours su qu’elle avait été là avant –  j’adorais regarder ses photos d’enfance et de jeune mariée! Bien que je sache tout ça en théorie, il m’était impossible de concevoir, avant ce moment précis, qu’elle avait été une femme. Que ma mère avait été autre chose que ma mère. Qu’elle vivait d’autres émotions et qu’elle prenait des décisions non liées à sa maternité. Pire, elle avait déjà été exactement comme moi, avec ses attentes, ses questions, ses désirs.

Je me souviens qu’à ce moment précis, la culpabilité m’a envahie. Quelle égoïste étais-je pour penser que la femme que je côtoyais quotidiennement, qui se démenait corps et âme pour que je ne manque de rien et qui ne vivait que pour ma personne n’avait pas eu de vie avant et pendant mon règne? Ce jour-là, lorsqu’elle a raccroché le combiné, je ne l’ai plus jamais vu du même œil. Elle n’était plus juste ma mère.

Mes filles croiront donc elles aussi que je suis née le jour de leur naissance, que je perds toute ma mobilité lorsqu’elles dorment et que je passe mes grandes journées à les attendre, sans rien faire, quand elles sont hors de mon champ de vision. Dans leur petit monde, leur mère n’a pas de goûts, pas d’envies, pas de souvenirs, pas de regrets, pas d’ambitions.

Je n’irai pas jusqu’à prétendre qu’elles auront raison de penser ainsi, mais je saurai les comprendre sans m’en offusquer. Parce qu’au fond, elles seront le centre de mon univers jusqu’à mon dernier souffle… et je serai le centre du leur que pour cette période bien éphémère.

 

Aimée Sangchagrin

Collaboratrice pour www.vanessarivers.ca 

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Je souhaite grandir en même temps que mon projet. Un projet qui, vous verrez, prendra de l’expansion au fil du temps. C’est le début d’une grande aventure. Et j’ai envie que vous en fassiez partie.